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dimanche 13 octobre 2013

Restaurer la forêt tropicale

Restaurer la forêt tropicale, sauver les espèces menacées et faire travailler les populations locales : impossible ? Vous avez été conditionnés à penser que ces 3 aspects sont antagonistes ? Dommage...

Willie Smits n'est pas un acteur de cinéma américain, mais un indonésien né aux Pays-Bas en 1957. Il a une formation en science des sols sur la forêt tropicale. Il a soutenu une thèse sur la symbiose entre les champignons et les arbres de la forêt tropicale. Il est l’initiateur de la fondation Orangutan Survival Borneo (BOS) en 1991 et il est en partenariat avec la fondation Tropenbos et le gouvernement indonésien pour mener à bien le projet dont je souhaite vous parler [1]. Par contre, contrairement à mes habitudes, il est difficile d'avoir un regard critique sur toutes les informations fournies. En effet, les données ne sont pas publiées dans des revues à comité de relecture (journaux scientifiques), et on doit se baser bien souvent sur les dires de Willie Smits. 

Samboja Lestari, un exemple [2] 



En 2001, BOS a commencé à acheter une superficie de 1850 hectares de terres qui avaient été déboisées, et depuis soumises à la sécheresse et à de graves incendies. Ce terrain, situé à proximité du village de Samboja à l'est de Bornéo, est infertile, la population locale est à l'abandon. Feux, inondations, chômage de 50%, criminalité...  L'objectif de Willie Smits était de restaurer la forêt tropicale pour y préserver les orangs-outans, tout en fournissant une source de revenus pour les populations locales. Un pari fou.




En 2006, plus de 740 espèces différentes d'arbres sont plantées sur les 1716 que le projet prévoit de planterLa réhabilitation commence par la plantation d'arbres d'ombrage comme les acacias. De pousse rapide, ils sont précurseurs pour remplacer naturellement les herbes qui s’étaient développées dans les prairies, mais aussi réduire l'érosion des sols, améliorer l'infiltration de l'eau dans le sol. Ceci permet donc dans un premier temps de réduire les inondations et de maintenir un réservoir d'eau lors des saisons sèches. Par l'ombrage et l'humidité préservée, les autres essences peuvent alors être plantées. Arbres fruitiers pour les animaux et les Hommes, plantes médicinales et biomasse pour la population. Le tout commence à prendre forme. Et depuis 2011 le programme de reforestation est complet.
2003 ...

... 2006

L'aventure se déroule dès le départ avec la population locale qui est impliquée et informée. Les gens cultivent des fruits et légumes, sont formés à l'agroforesterie et peuvent vendre des objets d'artisanat dans le monde entier via BOS.

Le projet prévoit la division du terrain en trois zones :


  • Une ceinture de 100 mètres d’épaisseur de palmiers à sucres.
  • Une zone médiane reboisée avec une grande variété d'arbres, sanctuaire animalier et végétal. Des zones où les singes et des ours sont en liberté et sont séparées par des fourrés impénétrables de salak.
  • Une zone interne d'environ 300 ha avec diverses installations d'éducation dont, par exemple, un arboretum (jardin botanique).





Nurserie d'arbres
Nurserie d'arbres
Arbres plantés sous ombrage
La ceinture de palmiers à sucre



La région avoisinante étant régulièrement soumise aux feux, l'idée est de planter une "barrière" de palmiers... à sucre tout autour des terres, car ils sont résistants au feu, mais surtout l'exploitation de leur sève sucrée offre un revenu très intéressant. D'après le Dr Smits, la récolte de ce sucre rapporte 17 millions de rupiah/hectare/mois, soit 15 fois le revenu minimum de la région. Pour rappel, le palmier à huile, d'après une étude indonésienne, rapporte sous certaines conditions de 10 à 25 millions de rupiah/an à un petit planteur qui possède quelques 2 ha.

Mieux, Smits déclare que le palmier à sucre serait la plante avec le plus haut rendement énergétique à l'hectare lorsqu'on fermente son sucre en éthanol. Je n'ai pas toutes les données en main et une analyse du cycle de vie nécessiterait de connaître l'énergie apportée au système. D'après une publication comparant les huiles de colza et de palme, et en me basant sur les rendements en éthanol du palmier à sucre, les déclarations de Smits sont certainement vraies [2] : le rendement en éthanol, d'après une publication japonaise, est de 4550–9100 L/ha/an en Thaïlande [3] et de 4610 à 13000 L/ha/an à Sulawesi en Indonésie [4]. Avec un potentiel énergétique de 21 300 kJ/L, le palmier à sucre peut produire une énergie de 97 à 278 GJ/ha/an ! A comparer avec l'huile de colza ou de palme, respectivement 46,5 et 119,6 GJ/ha/an [5], le potentiel est énorme. Mais bon ça ne veut pas dire qu'il faudrait déboiser des forêts pour en mettre partout.

Vue du projet 

Cependant j'ai conversé avec Anna Voss du BOS de Berlin. Mr Smits avait testé la production d'éthanol sur les îles Sulawesi au sud de Bornéo et cela marchait très bien. Le projet initial prévoyait que 600 familles puissent ainsi vivre du palmier à sucre. Mais à Bornéo, la population locale à majorité musulmane voit d'un mauvais œil la fabrication d'alcool, et de plus beaucoup de personnes ont préféré aller travailler dans les mines avoisinantes, alors que le cœur du dispositif est bien entendu d'impliquer quasi exclusivement des locaux. Il s'est également avéré que les sols à certains endroits ne sont pas très favorables au palmier à sucre. Ainsi, le projet de culture de palmier à sucre n'est malheureusement pas viable.
Cependant, environ 110 personnes locales travaillent dans d'autres volets du projet (juin 2013), auxquelles s'ajoutent d'autres employés venant d'autres îles et des agriculteurs indépendants qui sont aussi présents à Sanboja Lestari. 

Des arbres, des revenus 

La population locale profite de la reforestation, soit environ 3000 personnes au total : vente de leurs terres à la fondation, salaires pour ceux qui travaillent dans le centre de réadaptation pour orangs-outans, vente des fruits et légumes cultivés en agroforesterie, et salaire reçu chaque mois pour protéger la zone. Sous les arbres tropicaux poussent des papayes, du teck, des ananas, des bananes, des piments etc. La zone est maintenant focalisée sur la réintroduction des ours et des singes. Les agriculteurs sur le site vendent aussi à l’association les fruits nécessaires à nourrir la très haute densité de singes. 

Le risque d'incendie est diminué, les conditions sanitaires se sont améliorées (il y a notamment un accès à des plantes médicinales), l'approvisionnement en eau est plus serein toute l'année, et les inondations sont réduites.
Orangs-outans, température, ours etc.
  • Depuis 2001, la zone a été enrichie de plus d'un million d'arbres de plus de 1000 espèces différentes.
  • 137 espèces d'oiseaux sont revenues ainsi que 9 espèces de primates.
  • 252 espèces de plantes ont été recensées en 2007 [2-c].
  • La température a baissé de 3 à 5°C, la couverture nuageuse a augmenté, les chutes d'eau sont plus fréquentes.
Le projet de réintroduction de Wanariset a été déplacé à Lestari où 200 orangs-outans ré-apprenent à vivre en forêt. Ces écoles forestières sont des zones et aires de jeux éducatives pour les orangs-outans. Mais la ceinture de Salak ne s'est pas avérée impénétrable, et il a fallu s'adapter. 52 ours sont aussi présents ! 
Finalement, du point de vue de la biodiversité et des services écosystémiques, le projet est en passe d'être une réussite. Le programme de reforestation est un succès total. Du point de vue de l'intégration des populations locales dans un système agricole, le succès est mitigé notamment à cause des palmiers à sucre .
L'île aux orangs-outans

Toutes ces images et les informations complémentaires ont été très gentiment fournies par BOS Allemagne via Christine Szyska et Anna Voß. Un merci tout particulier à elles de nous faire profiter de ces images, de leurs infos et surtout pour leur travail. Vielen Dank, das ist sehr liebenswürdig von Ihnen.

La conférence TED du Dr Smits sous-titrée en français.
 
Un autre bonhomme : Allan Savory qui utilise l'élevage écologiquement intensif pour sauver les prairies africaines.


c) I. Yassira, et Al.,  Secondary succession after fire in Imperata grasslands of East Kalimantan, Indonesia. Agriculture, Ecosystems and Environment 137 (2010) 172–182 
[4] FACT Foundation. Sugar palm (Arenga pinnata), Potential of sugar palm for bio-ethanol production
[3] Pramila Tamunaidua et Al., Nipa (Nypa fruticans) sap as a potential feedstock for ethanol production. Biomass and Bioenergy Volume 52, May 2013, Pages 96–102 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0961953413001311 
[5] T. Thamsiriroj, J.D and Murphy.Is it better to import palm oil from Thailand to produce biodiesel in Ireland than to produce biodiesel from indigenous Irish rape seed?Applied Energy. V86 I5 2009, Pages 595–604 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0306261908001827

5 commentaires:

  1. >> "Mais la ceinture de Salak ne s'est pas avérée impénétrable, et il a fallu s'adapter."

    Que cela signifie-t-il ? Que des feux ont touché la zone ? Ou bien que des espèces se sont invitées ?

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    1. C'est le palmier à sucre qui protège du feu, la ceinture de salak ne s'est pas avérée efficace pour contenir les animaux. :)

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    2. Ah oui en effet, merci. J'avais lu seulement en diagonale :/
      Du coup le fait que les orang-outans et les ours soient melanges n'etait pas prevu au depart, c'est bien cela ?

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    3. Cela ne pas été précisé. A la base le but était de faire en sorte que les singes ne soient pas dans un enclos à proprement parlé en faisant une barrière naturelle. Mais je pense que pour les ours, une zone leur est réservée.

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  2. La vidéo d'allan Savory sur la désertification est particulièrement interessante; elle montre qu'il ya des ressources pour tout le monde malgré notre 9 milliard de bobines, il suffit de se soucier et d'imiter la nature...

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