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jeudi 8 mars 2012

La forêt et les Hommes

Biodiversité, émissions de CO2... La perte des forêts et forêts primaires c'est aussi une partie de nous qui s'en va. Trois peuples, un destin.

1)     Lumdas naaken



Aux Philippines les Lumads est constitué de 18 groupes ethno-linguisitiques dans les régions sud. Les plantations de palmiers à huile dans la région du Misamis Oriental mettent en danger la ressource en eau potable et les terres des peuples autochtones de la région : les Higaonon. Consolacion Payla, 66 ans, raconte «Je suis en colère parce que la société qui gère la plantation de palmiers à huile n'a pas tenu ses promesses. Nous avons perdu nos terres, nos moyens de subsistance et notre source d'eau». En effet, les ressources en eau sont affectées par les plantations. Les produits chimiques pulvérisés sur les palmiers à huile peuvent endommager les autres cultures locales telles que celle de noix de coco, de maïs et de riz, et polluer la source d’eau potable de la communauté.
Mais 209 employés sont requis pour ces plantations de palmiers à huile. On a toujours droit à ce dilemme : emplois vs environnement. En fait là c’est différent : les Lumads vivaient très bien sur ces terres avant d’en être privés. Payla ne peut plus vivre avec l’unique hectare de terre qu’il lui reste, alors qu’elle disposait autrefois de six hectares dont elle et sa famille avaient hérité. 

2)      Les Penans

Plus de 40 groupes ethniques vivent à Bornéo, parmi lesquels les chasseurs-cueilleurs Penans. Ces derniers vivent au nord de la partie Malaisienne de l’île de Bornéo, dans les forêts tropicales du Sarawak, un territoire qui après une guerre civile fut dominé par les rajas blancs pendant 3 générations : James Brooke (1803-1868), après avoir aidé le prince du sultanat de Brunei, fut nommé raja (gouverneur) de la région de Kuching (province du Sarawak). Le Sarawak devint une colonie de la couronne britannique en 1946, obtint l'indépendance en 1963 et rejoignit la Fédération de Malaisie.

1 cent de 1986 avec James Brooke (site)
Les Penans sont 10 à 12 000 à vivre essentiellement de la forêt, en groupes plus ou moins sédentarisés. Ils chassent les cochons sauvages avec des sarbacanes aux flèches empoisonnées et pêchent dans les rivières des forêts. Même si certains groupes de Penans cultivent le riz, ils restent encore très dépendants de la forêt. Le sagou reste l’aliment traditionnel de base. Cette fécule est extraite d’un petit palmier sauvage, le sagoutier, dont ils font sécher la pulpe. Il récoltent aussi des fruits et des fougères.
Mais une fois les bois précieux abattus, les palmiers ou autres monocultures en place, que reste-t-il ? Des rivières asséchées ou polluées, des forêts vidées des animaux et des plantes essentielles. Mais le palmier à huile est pire que toute autre exploitation, car avec les terres recouvertes de palmier, plus rien n’est disponible pour les Penans.
Sagoutier
« Avec la disparition de leurs forêts, les Penans sont voués à la pauvreté et souffrent de maladies liées à la malnutrition et à la pollution de l’eau. » Survival (ONG de défense des peuples indigènes)
A l’heure actuelle l’Etat de Sarawak ne donne pas aux Penans la reconnaissance de leurs droits territoriaux. [2] Survival souligne qu’en 1987, plusieurs communautés penanes ont protesté contre la déforestation de leurs terres mais que les compagnies détruisent leurs forêts, leur culture et donc leurs vies malgré leur résistance. Tout ça pour les bois précieux et maintenant l’huile de palme. En s’y opposant, de nombreux Penans sont arrêtés.
Survival nous rapporte le témoignage d’un chef Penan dont les terres ont été converties en plantations de palmiers : « Nous avons été dépossédés par la force de notre terre et de nos forêts. Nos arbres fruitiers ont disparu, nos zones de chasse ont été considérablement réduites et nos rivières sont polluées, les poissons meurent. Auparavant, il y avait plein de sangliers par ici. Aujourd’hui, nous en chassons à peine un tous les deux ou trois mois ».
Et malheureusement cela ne semble pas prêt de s’arrêter car la Malaisie prévoit d’étendre encore ses surfaces dédiées aux palmiers. « Le ministre du Développement territorial, James Masing, a indiqué au quotidien malaisien The Star que l'huile de palme était devenue la troisième source de devises étrangères du pays après le pétrole et le gaz naturel liquéfié. Il a déclaré que son ministère s’efforçait d’éviter la bureaucratie et qu’il se dirigeait vers un ‘développement plus agressif’ des territoires indigènes. »
Bruno Manser [3] (1954 - ?) a été l’un des héros de la défense de ce peuple. A la base il partit en Malaisie afin de vivre et de s’instruire auprès de populations locales. Il vécut parmi les Penans entre 1984 et 1990. C’est justement en partageant leur vie qu’il fut confronté aux sociétés locales d'exploitation du bois et aux conséquences que cela avait sur ce peuple. Bruno Manser se fit connaître en publiant des carnets sur sa vie au cœur des frets et en faisant part de ses combats pacifiques contre les bûcherons. Il rejoignit la Suisse après avoir été pourchassé par les autorités.  En 1986, il n'échappa que de justesse à une arrestation. Après six années passées dans la jungle, il parvint à quitter la Malaisie incognito et à regagner la Suisse. De là, il comptait informer l'opinion publique de la situation prévalant au Sarawak et devint défenseur de la cause des Penans par le harcèlement des responsables politiques ou par des grèves de la faim.  Livres, films et conférences n’y firent rien. Il retourna dans la jungle en 1990 et on signala sa dernière présence en 2000. Il fut déclaré disparu en 2005.
Une fondation portant son nom continue le combat. http://www.bmf.ch/fr/?lang=fr



3)      Les Bagyeli


Les Bagyéli sont des pygmées du sud ouest du Cameroun. Ce type de communauté est qualifié  d’acéphale, ce qui signifie qu’il n’y a pas de chef comme que nous en avons l’habitude dans nos coutumes. Le village vit telle une famille qui respecte les ainés et où les femmes jouent un rôle central. D’ailleurs ce sont les hommes qui doivent montrer à leurs futures femme et belle famille qu’ils sont capables ! Le peuple vit essentiellement de la nature en cultivant, récoltant et chassant dans les forêts qu’ils habitent. La forêt est aussi une banque de biodiversité pour la pharmacopée Bakola/Bagyéli. Leur connaissance très aiguë de la forêt et de ses ressources leur permettent d’exploiter les écorces, racines, feuilles, épines pour les soins aussi bien en onctions, injections etc… Les poils d’animaux sont aussi utilisés pour soigner les cicatrices et des coquilles d’escargot pour soigner les oreillons. Mais là encore sans biodiversité et sans forêt, pas de soins, pas de logement, pas de nourriture[4].
Le gouvernement du Cameroun a signé un Protocole d’accord avec BioPalm Energy Ltd (une filiale de SIVA Group, basé à Singapour) pour la création d’une plantation de palmiers à huile de 200 000 hectares dans le département d’Océan. Ce projet a été lancé le 24 août 2011, malgré l’opposition du peuple autochtone Bagyéli à la décision d’affecter ses terres coutumières à la plantation de BioPalm[5].
Un récent travail de terrain du Forest People Programme (FPP) a montré que ni le projet ni l’État n’ont respecté le consentement libre, préalable et éclairé (FPIC) des Bagyéli requis par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, que le Cameroun a ratifié.
A Kilombo [6], les habitants de ce petit village coincé entre deux plantations n’ont reçu aucune indemnisations. Il n’ont plus de moyens de survie, les plantations leur étant interdites d’accès, les maladies comme le paludisme ou le choléra se développent, et la mauvaise alimentation et la pollution de l’eau représentent d’autant plus un problème que la pharmacopée naturelle n’est plus accessible. 
Pourtant, sans complexes, notre consommation se fait au détriment de ces peuples. Qu'on le veuille ou non, notre bois, notre or, notre huile de palme sont produits dans la majorité des cas en détruisant des peuples, des forêts et des cultures traditionnelles. A moins de penser que nous sommes supérieurs à ces gens, pouvons-nous accepter de les démunir ? Le déclin de ces peuples et de leurs savoirs ne représente-t-il pas une grande perte pour l'humanité ? Sont-ils moins importants ? Moins évolués ? Parce que nos besoins sont plus importants que les leurs, que nous ne sommes pas sensibilisés aux modes de vie et à l’existence de ces civilisations différentes, notre société en profite. Nous perdons notre humanité. Alors quand on en arrive à dédaigner des peuples, quelle est la place de l'environnement ?
Comme citoyen européen je ne suis pas légitime pour faire la leçon aux gouvernements camerounais ou malais, mais je peux par mon mode de consommation exiger d’autres produits, d'autres échanges.

En savoir plus :

[1]  JANESS ANN J. ELLAO. novembre 2011.Bulatlat.com. Palm oil plantation grabs land, harasses farmers, indigenous peoples in Misamis Oriental
[4] Ethno Web. Ressources en ethnologie. http://www.ethno-web.com/articles.php?action=show&numart=174
[5] Forest People Programm. 7 Octobre, 2011. Lien

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